Full text: Belidor, Bernard Forest: La science des ingenieurs dans la conduite des travaux de fortification et d' architecture civile

Si l’on veut ſavoir quel àge a un bois taillis ou futaye, on n’a
qu’à le couper par le pied, & on apercevra un nombre de circon-
ferences preſque concentriques, qui vont come en progreſſion
depuis le centre de l’arbre juſqu’à l’écorce, qui marquent aſſez diſ-
tinctement le nombre des croiſſances, & par conſequent celui
des années.

Le tems le plus propre pour abattre les arbres eſt depuis le
mois d’Octobre juſqu’au commencement de Mars; parce qu’alors
la ſéve n’eſt guere en action, & les pores ſont plus reſerrés. L’on
obſerve auſſi d’en faire la coupe dans le dernier quartier de la
lune, parce qu’on prétend qu’il y a plus ou moins d’humidité
dans les pores, ſelon que la lune croît ou decline: la maniere de
les couper, quand on veut prendre toutes les meſures neceſſaires,
eſt de les cerner par le pied, juſqu’à la moitié du cœur, & les
laiſſer ainſi quelque-tems, afin que la ſéve, coulant par cette en-
taille au travers de l’aubier, ne ſe corrompe point dans le bois.

Comme tous les jours on achette des bois abattus, il faut, pour
ne pas y être trompé, les ſonder auparavant, afin que, s’ils pêchent
en quelque choſe, on puiſſe au moins en faire l’uſage qui leur eſt
le plus naturel: pour cela on répand, dans un des bouts de l’arbre,
un peu d’huile d’olive bien chaude, pour connoître ce qu’il eſt; car s’il eſt venu dans un fonds marecageux, le ſel de l’arbre étant
acre, l’huile greſillera en la jettant; s’il eſt venu dans un terrain
doux, & qu’il ait été coupé en tems de ſéve, l’huile ne s’imbibera
pas entierement par-tout, il en reſtera vers les bords; au contrai-
re, s’il eſt crû dans un lieu ſec, & qu’il ait été coupé dans le tems
que la ſéve eſt amortie, l’huile s’y imbibera toute entiere, & ſe
ſêchera ſur le champ: prevenu de cela, il faudra prendre garde
de ne point employer celui qui ſera crû dans un lieu marecageux,
aux endroits humides ou expoſés à la pluye, parce qu’il s’y pour-
riroit en peu de tems: il eſt également dangereux de le mettre où
il regne un grand ſoleil; car la chaleur, ſurprenant l’humidité dont
il eſt rempli, l’ouvre & le fait fendre, comme on le remarque tous
les jours, non ſeulement aux ouvrages de charpente qui ſont
expoſés à l’air, mais même à ceux qui ſont à couvert. Quand on
en veut témoigner quelque mécontentement aux Entrepreneurs
ou aux Charpentiers, ils répondent que c’eſt un effet de la for-
ce du bois; & , ſoit par ignorance ou par malice, ils ſe tirent
d’affaire avec ce ſot raiſonnement. Cependant, comme l’on eſt
ſouvent contraint d’employer des bois de bonne & mauvaiſe qua-
lité, il faudra choiſir le meilleur, c’eſt-à-dire, le moins humi- LA SCIENCE DES INGENIEURS, de, pour le placer dans les lieux les plus conſiderables de l’é-
difice, & l’autre aux endroits de peu de conſequence, faiſant at-
tention que les gros bois étant vitieux ſont plus ſujets à ſe fendre
& à éclater que les plus menus: il eſt à propos de ne faire les pou-
tres qu’avec ce qu’on aura de meilleur, afin que par la ſuite, ſi
on eſt contraint de renouveller quelque piece de charpente, on
ne ſoit pas obligé à une grande dépenſe, & à un travail conſide-
rable.

Il arrive ſouvent qu’une piece de bois, après avoir été équarrie,
paroît bien ſaine, tandis que le cœur en eſt gâté: pour ne pas y
être trompé, il faut faire donner des coups de marteau à l’un des
bouts, & porter l’oreille à l’autre; ſi on entend un bruit ſourd & caſſé, c’eſt une marque que la piece eſt gâtée; au contraire, ſi le ſon
eſt clair, c’eſt une preuve qu’elle eſt bonne.

J’ai encore à faire remarquer, que quand on peut garder à cou-
vert quelque tems les bois avant de les debiter, ils en ſont d’un
bien meilleur uſage, parce que s’ils ſont crus dans un endroit hu-
mide, ils ſont moins ſujets à ſe dejetter & à ſe fendre; ainſi je vou-
drois qu’on les gardât au moins deux ans, pour qu’ils ayent le
tems de s’affermir & de ſe conſolider: s’il s’agit des ouvrages de
menuiſerie, il faudra les garder bien davantage; puiſque, quand
on ne les employeroit qu’au bout de cinq ou ſix ans, l’ouvrage
n’en ſeroit que meilleur.

Une précaution encore très neceſſaire, dans l’uſage journalier
des bois, eſt de ne les employer qu’après en avoir détaché l’au-
bier; car pour peu qu’il en reſte dans les flages, après même qu’ils
ont été équarris, il eſt certain qu’il en occaſionnera la pourriture,
ou qu’il s’y engendrera des vers.

D’habiles gens prétendent, que les vers qui s’engendrent dans
le bois, ne viennent point de la ſubſtance du bois même; mais
que ce ſont des œufs, que les vers depoſent dans la terre, que la
ſéve introduit dans les pores, où, venant à éclore après un certain
tems, ils produiſent les vers que l’on y voit, quand il eſtſec: le rap-
port qu’il y a de cette hypotheſe, avec ce que l’on obſerve tous
les jours, la rend aſſés plauſible; car les bois, quiſont ſujets à être
vermoulus, commencent à ſe gâter par l’aubier, quand on y en a
laiſſé en les équarriſſant, & plus l’aubier eſt conſiderable, & plus
les vers y croiſſent en abondance: & comme les bois, qui ont
beaucoup d’aubier, viennent ordinairement dans des lieux humi-
des, où les vers ſont en plus grand nombre que dans le terrain
ſec, il n’eſt donc pas ſurprenant qu’ils ſoient plus ſujets à cet in-
convenient que les autres.

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