Full text: Belidor, Bernard Forest: La science des ingenieurs dans la conduite des travaux de fortification et d' architecture civile

Quand on eſt dans un Pays où la Chaux eſt bonne, je ſuis per-
ſuadé que detoutesles Maçonneries, il ny en a point de plus excel-
lente que celle que je viens de décrire, & qui ſoit plus commode
dans une infinité d’occaſions, ſouvent l’on creuſe des fondemens
dans un terrain qui ſera ferme en un endroit & douteux à quelque
pas plus loin, ce qui eſt cauſe que les murs s’affaiſſent inégalement; ſi les fondemens ſont faits de pierrées, il ne faut pas apprehender
qu’étant d’une certaine épaiſſeur, il ſe faſſe jamais quelque rupture,
quand bien même il y auroit des parties qui porteroient à faux, ce
que l’on ne peut pas attendre de la Maçonnerie ordinaire, ſur-tout
quand elle eſt faite de groſſes pierres, à cauſe que le mortier s’y at-
tache moins & ſujet à taſſer plus en un endroit qu’à l’autre: c’eſt
ce qui a fait dire à Vitruve, que la Maçonnerie faite avec de petites
pierres étoit plus indiſſoluble que les autres. Mr. Perrault, dans le
Commentaire qu’il a fait de cet Auteur, fait voir en pluſieurs en-
droits de ſes Notes, que les Anciens faiſoient ſouvent de la Maçon-
nerie de pierrées, non-ſeulement pour les Fondations épineuſes,
mais encore dans une infinité d’occaſions, comme on en peut ju-
ger par les monumens qui reſtent, où l’on remarque que tous les
Ouvrages faits dans ce goût-là ſe ſont durcis au point de ſurpaſſer
la ſolidité du marbre: car il faut convenir, qu’il n’y a point de pierre
ſi dure qu’elle puiſſe être qu’on ne rompe, & dont on ne tire aiſé-
ment des éclats; au lieu que d’un maſſif fait de mortier de pierrées,
on n’en peut ſéparer les parties que ſucceſſivement.

Quand on eſt dans un Pays où la pierre dure eſt fort rare, je
crois qu’on pourroit en toute ſeureté faire les ſoûbaſſemens des
gros murs avec une bonne pierrée, la difficulté eſt ſeulement d’a-
voir d’excellente Chaux: il eſt vrai que la grande quantité qu’il en
faut rend cette Maçonnerie fort chere; mais cela ne doit point en
diminuer le mérite quand il s’agit d’un Ouvrage de conſequence: on en voit perir tous les jours pour y avoir regardé de trop près en
les conſtruiſant, & quand il faut les réparer, on s’aperçoit trop tard
des inconveniens d’une œconomie mal-entenduë; cependant, tout
bien conſideré, la Maçonnerie de pierrée ne coûtera jamais celle
de Pierre de Taille, l’on pourroit ſeulement trouver à redire que
voulant l’employer pour des ſoûbaſſemens ou pour des fondemens
découverts, le coup d’œil ne ſeroit point ſatisfait de voir un pare-
ment brut, & d’une aſſés vilaine figure; mais il eſt aiſé d’empêcher
cela, en faiſant avant la conſtruction deux eſpeces de mortier, l’un
mêlé de pierrailles comme celui dont nous venons de parler, & l’autre de gros graviers: ſi l’on étoit dans un Pays où il y eût deux LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. ſortes de Chaux, il faudroit employer la meilleure pour la compo-
ſition de ce dernier, & la moindre pour celle de l’autre, & les
employer comme il ſuit.

Quand on travaillera ſur le roc, on commencera à jetter au fond
du coffre un lit de mortier fin, parce qu’il s’y attachera mieux que
l’autre; enſuite des manœuvres qui doivent remplir le coffre, on en
choiſira un nombre pour porter du mortier fin, lui recommandant
de le jetter contre le bord interieur du coffre, j’entends contre le
bord qui ſoûtient le parement, & le reſte ſera rempli de mortier
de pierrée: ſi cela eſt bien conduit, le mortier fin ſe liant avec l’au-
tre formera contre la cloiſon un parement uni, qui, venant à ſe
durcir, fera le même effet que la pierre; on pourra même, ſi l’on
veut, au bout de quelque tems, pour une plus grande imitation, y fi-
gurer des joints.

Les Fondemens, qui ſe font encore à ſec ſur un terrain de bonne
conſiſtance, & qui ne preſente aucun obſtacle conſiderable à ſur-
monter, ſe conſtruiſent ſans beaucoup de miſtere. On prépare le
terrain comme on l’a veu dans le Chapitre précédent, & après avoir
creuſé la tranchée de la largeur & de la profondeur déterminées par
les profils, on lui donne un talud allant du devant au derriere, pro-
portionné à l’épaiſſeur que doivent avoir les fondemens, afin que
le revêtement ſoûtienne mieux la pouſſée des terres. Par exemple
ſur 12 pieds d’épaiſſeur, on donnera 6 pouces de talud, ainſi des
autres dont le talud ſera toûjours à peu-près la 24 partie de l’épaiſ-
ſeur: on établit la premiere aſſiſe de gros libages plats poſés en bain
de bon mortier (quoique bien des gens aiment mieux les poſer à
ſec, leur entre-deux garni de mortier) ſur cette premiere aſſiſe on
en éleve une autre dont les allignemens ſont compoſés de boutiſſes
& de pannereſſes en liaiſon alternative, les boutiſſes ayant au moins
18 pouces de queuës & d’une groſſeur raiſonnable principalement
ſur le devant; car pour le derriere on ſe contente d’y poſer les plus
gros quartiers de pierre, le milieu ſe remplit de moîlons à bain de
mortier; quand il eſt brut, les intervalles ſe garniſſent par le petit
moîlon enfoncé dans les joints le plus avant qu’on peut, & bien arraſé,
on continuë de même pour les autres aſſiſes, obſervant tant qu’il ſe
peut de conduire l’ouvrage de niveau ſur toute ſa longueur: on fait
obſerver aux Maçons des retraites du côté du Foſſé, de maniere que
le prolongement du talud de la muraille qu’on veut élever ne porte
point à faux, & afin qu’ils puiſſent mieuxſe conformer au profil qui
en aura été fait, il eſt à propos de leur en donner un deſſein en grand,
exactement cotté, pour qu’ils ſachent la hauteur & la largeur des re- LA SCIENCE DES INGENIEURS, traites, cette partie de l’ouvrage étant de conſéquence.

85.85.1.

Fonde-
ment ſur
un terrain
ordinaire
& de bon-
ne conſi-
ſtance.

Quoique le bon fond ſe trouve ordinairement plûtôt ſur les ter-
rains élevés, que dans les autres bas & aquatiques, il s’en rencontre
pourtant d’excellents dans ces derniers, comme ſont ceux de gra-
vier, de marne, de glaiſe, d’autres d’une certaine terre bleuâtre
qui eſt le plus ſouvent de bonne conſiſtance, j’y comprendrai même
le Sable boüillant qui eſt fort bon quand on ſait s’y conduire avec
adreſſe: on établit des fondemens ſur tout ces terrains avec aſſés
de confiance, c’eſt pourquoi je ne m’y arrêterai pas.

L’on eſt quelquefois contraint de creuſer ſi avant pour trouver
le bon fond, qu’on ne peut élever les fondemens juſqu’au rez-de-
Chauſſée ſans des dépenſes extraordinaires; en ce cas, Philbert de
Lorme, Scamozzy, & pluſieurs autres Architectes après eux, pro-
poſent de faire des piliers de diſtance en diſtance pour y élever des
décharges, afin qu’à peu de frais l’on puiſſe gagner le rez-de-
Chauſſée.

Comme le terrain, ſur lequel on voudroit fonder les piles, peut
ſe trouver d’inégale réſiſtance, il ſeroit à craindre que par la
ſuite le terrain de deſſous, quelques piles venant à s’affaiſſer, ne cau-
ſàt une grande rupture aux arcades, par conſéquent aux murs qui
ſeroient élevés deſſus: pour prévenir cet inconvenient on a crû que
le meilleur moyen étoit de faire, entre les piles, des arcades renver-
ſées, afin que ſi une des piles étoit moins aſſurée que les autres, elle
ſe trouvât arcboutée par les arcades voiſines, qui ne pouvant cé-
der à cauſe qu’elles ſont ſoûtenuës par les terres qui ſont au-deſ-
ſous, il n’eſt pas poſſible que la pile puiſſe changer de ſituation,
quand bien même elle porteroit à faux.

85.85.1.

Fonde-
ment par
arcades ou
décharges.

Il arrive ſouvent, qu’en voulant établir des Fondemens on ren-
contre des ſources qui incommodent beaucoup le travail: il y a des
gens qui prétendent les éteindre, en jettant deſſus quantité de cen-
dre mêlée de Chaux vive; d’autres veulent remplir de vif-argent les
trous par où elles ſortent, afin que par ſon poids il les contraigne
à prendre leur cours d’un autre côté. Je crois que tous ces expe-
diens ne ſont bons que dans la ſpeculation, & qu’ils ne réüſſiſſent
guére quand on veut les mettre en œuvre; le meilleur parti eſt de
travailler promptement, & pour ne point être inondé à un certain
point, il faut diriger les eaux par petites rigoles que l’on amenera à
un puits fait au-delà de la tranchée, d’où on les tirera par des ma-
chines à meſure qu’elles viendront, on leur laiſſera le cours libre
depuis leur origine juſqu’à ce puits, bordant les petites rigoles de
chaque côté avec des Briques pour former de petits canaux que LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. l’on couvrira de pierres plattes, ainſi tout le fond de la tranchée ſera
mis à ſec: cependant, pour prévenir que les ſources ne deviennent
par la ſuite nuiſibles aux fondemens, il faut pratiquer dans la Ma-
çonnerie des petits acqueducs, aſin de leur laiſſer un cours libre
du côté qui conviendra le mieux.

85.85.1.

Maniere
de détour-
ner les
ſources.

Il arrive quelquefois qu’un terrain ſur lequel on veut fonder ne
ſe trouve pas bon, & que voulant aprofondir pour en chercher un
meilleur, on le rencontre encore plus mauvais; en ce cas, il vaut
mieux ne s’enfoncer que le moins qu’on pourra, & établir, ſur toute
la longueur des fondemens, un bon grillage aſſemblé avec des lon-
grines & traverſines de 9 à 10 pouces de groſſeur, les vuides ou
celulles qu’elle forme ſe rempliſſent d’une bonne Maçonnerie de
Brique ou de Moîlon: il y en a qui couvrent le tout d’un plancher
de gros madriers bien arrêtés ſur le grillage avec des chevilles de
fer enfoncées à tête perduë; comme ce plancher paroît d’une dé-
penſe aſſés inutile, il ſuffit d’élever la maçonnerie immediatement
ſur le grillage, obſervant de faire le parement de bonne pierre de
taille juſqu’au rez-de-Chauſſée, & même plus haut ſi l’ouvrage en
merite la peine. Comme ces ſortes de fondations ne ſauroient avoir
de trop grands empattements, il eſt bon de faire le grillage d’un pied
& demi ou deux plus large que n’euſſent été les fondemens, ſi on
les avoit établis dans un bon terrain; & afin de prévenir tout acci-
dent, il convient d’attacher ſur le bord du grillage du côté du foſſé,
un heurtoir de 8 ou 10 pouces au moins, qui, régnant ſur toute la
longueur des fondemens, empêchera que le pied du revêtement ne
puiſſe gliſſer, ſur-tout s’il étoit aſſis ſur un plancher, ce qui n’eſt pas
ſans exemple. A Bergue St. Vinoc, où le terrain eſt fort mauvais, il
eſt arrivé que le revêtement de la face d’une demi lune s’eſt déta-
ché, & a été gliſſé tout d’une piece juſques dans le milieu du Foſſé: cela s’eſt fait avec des circonſtances ſi ſingulieres, à ce que j’ai ap-
pris par les Ingenieurs qui étoient alors dans cette place, que cet
accident ſemble tenir quelque choſe du merveilleux.

85.85.1.

Fonde-
mens avec
des grilla-
ges.

Cette façon de fonder n’eſt pas toûjours bonne dans toute ſorte
de terrain, auſſi ne l’emploie-t-on guéres que dans de petites parties
de fondation, qui, n’étant point ſi bonnes que celles qui leur ſont
contiguës, ne laiſſent pas la liberté d’approfondir davantage ſans
de grands inconveniens: cependant, on peut la rendre excellente
dans un terrain aquatique, ſi, après avoir poſé le grillage, on en-
fonce dans les celulles, des pilots de remplage ou de compreſſion ſur
toute l’étenduë des fondemens; ces pilots doivent être plantés au
nombre d’un ou deux ſeulement dans chaque celulle diagonalement LA SCIENCE DES INGENIEURS, opoſés, & pour mieux aſſurer les fondemens, on pourra, ſi on le
juge néceſſaire, battre tout au tour du bord qui répond au Foſſé,
des pilots de bordage ou de gardes poſés près à près, & le long de
ces pilots un fil de palplanche pour empêcher le courant des eaux,
s’il s’en trouve, de dégravoyer la Maçonnerie; les vuides du gril-
lage, autour de la tête des pilots, doivent être remplis de gros quar-
tiers de pierre, & après les avoir bien arraſſés on aſſeoira la Ma-
connerie élevée par aſſiſe reglée, afin qu’elle porte également par
tout.

85.85.1.

Fonda-
tion fur
pilotis.

Quoique cette maniere de fonder ſoit bonne, je crois pourtant
qu’on ne feroit pas mal d’y changer quelque choſe pour la rendre
encore plus ſolide. C’eſt de commencer par enfoncer des rangées
de pilots tout le long des fondemens, par exemple pour un revê-
tement de rempart, après avoir tracé l’épaiſſeur que doivent avoir
les fondemens & les contreforts, on enfoncera au refus du mou-
ton quatre rangées de pilots, une ſur l’allignement exterieur, l’au-
tre ſur l’interieur, & deux dans le milieu; enſorte que les pilots
ſoient ſeparés les uns des autres d’environ deux pieds. On en plantera
deux ſous les angles des contre-forts, & deux autres entre la queuë
& la racine, comme on le remarque dans le premier profil, où les
têtes de ces pilots ſont ponctuées: après les avoir récépés à niveau, on
appliquera deſſus des racinaux ou longrines, & ſur ces longrines un
rang de traverſines pour former un grillage, dont chaque croiſée ſera
bien clouée & arrêtée ſur la tête du pilot qui lui répond, & ſelon
cette maniere le grillage ſera incomparablement plus ferme que dans
la pratique précédente: après cela on enfoncera des pilots de rem-
plage, & l’on pourra élever la Maçonnerie en toute ſeureté.

85.85.1.

Autre ma-
niere de
fonder ſur
pilotis.
Fig . 1.
& 2.

Quand on enfoncera des pilots, il faut avoir égard d’employer
toûjours les plus longs & les plus forts ſur les bords des fondemens,
puiſque ſi l’ouvrage a quelque danger à craindre par la ſuite, ceſera
plûtôt de ce côté-là qu’il manquera, que dans le milieu: pour tra-
vailler avec précaution, il y a bien de petites attentions à faire ſur
la maniere de piloter; & , pour ne rien obmettre, voici comme
on pourra s’appercevoir de quelle longueur & de quelle groſſeur on
doit employer les pilots ſelon le terrain où l’on aura à travailler.

85.85.1.

Attention
for la ma-
niere de
niere de
piloter.

Il faut enfoncer un pilot juſqu’au refus du mouton, enſorte qu’on
puiſſe connoître à quelle profondeur le fond fait une aſſés grande
réſiſtance, pour s’opoſer fortement à la pointe; ainſi ſachant de
combien il ſera enfoncé, on verra à peu-près la longueur qu’il fau-
dra donner; je dis à peu-près, devant les faire un peu plus longs que
celui qui aura ſervi de ſonde, puiſqu’il ſe peut rencontrer des en- LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. droits, où le terrain réſiſtant moins, ils pourront aller plus avant.

La longueur de pilots étant déterminée, il faut, pour y propor-
tionner leur groſſeur, qu’ils ayent de diamettre environ la 12 partie
de leur longueur, c’eſt-à-dire, que ceux qui auront 12 pieds, doi-
vent avoir environ 12 pouces de diamettre. Mais cette regle ne doit
avoir lieu que pour les petits pilots depuis 6 pieds de longueur juſ-
qu’à 12; car quand ils en ont 18 ou 20, il ſuffit de leur donner
13 ou 14 pouces de diamettre, autrement il faudroit employer des
arbres trop recherchés, ce qui augmenteroit conſidérablement la
dépenſe.

On ſait que pour enfoncer les pilots, on les fait en pointe de dia-
mant; il faudra prendre garde de ne pas faire cette pointe trop
longue ni trop courte: car ſi elle eſt trop courte elle ne s’enfoncera
pas aiſément, & ſi elle eſt trop longue elle ſe trouvera affoiblie, de
maniere que pour peu qu’elle rencontre des parties qui lui réſiſtent,
elle s’émouſſera; le mieux eſt de lui donner pour longueur une fois
& demi ou deux fois au plus le diamettre du pilot. Quand le terrain
dans lequel on les enfonce ne réſiſte pas beaucoup, on ſe contente
de brûler cette pointe pour la durcir, on en fait de même à la tête
pour empêcher que les coups de mouton ne l’éclatent; mais ſi l’on
s’aperçoit qu’il ſe rencontre dans le terrain des pierres ou quel-
qu’autre choſe qui réſiſte fortement & en émouſſe la pointe, on
l’arme d’un ſabot de fer, qu’on nomme auſſi lardoir, qui eſt retenu
par trois ou quatre branches clouées au pilot, l’on couronne auſſi
la tête du pilot d’une ceinture de fer que l’on nomme frette, pour la
tenir ſerrée contre les coups de mouton, & pour lors l’on dit que les
pilots ſont frettés: l’on proportionne comme j’en ai déja fait mention
la diſtance des pilots à la quantité qu’on croit avoir beſoin ſelon la
qualité du terrain; mais au plus près qu’on puiſſe les mettre, il faut
au moins qu’ils ſoient ſeparés l’un de l’autre de l’intervalle d’un de
leur diamettre, afin qu’ils aïent aſſés de terre pour les entretenir.

Quand on veut garnir les devant des Fondemens par des pilots
de bordage, on y fait quelquefois des rainures qui ſe répondent dia-
métralement, dans leſquels on introduit des palplanches, on choiſit
les pilots les plus droits que l’on équarrit pour être employés plus
facilement, la largeur desrainures ſe proportionne à l’épaiſſeur des
palplanches; mais on leur donne environ un pouce de plus pour
qu’elles puiſſent s’y introduire ſans difficulté; ainſi quand les palplan-
ches ont deux pouces d’épaiſſeur, les rainures doivent en avoir trois
de largeur ſur deux de profondeur. On obſervera auſſi que l’épaiſ-
ſeur des palplanches doit être reglée ſur leur longueur, par exem- LA SCIENCE DES INGENIEURS, ple ſi elles ont 6 pieds, elles doivent avoir au moins 3 pouces, ſi
elles en ont 12 qui eſt ordinairement la plus grande longueur de
ces ſortes de bois, leur épaiſſeur ſera de quatre pouces.

Pour aſſembler les pilots avec les palplanches, on commence par
enfoncer deux pilots à plomb à une diſtance proportionnée à la lar-
geur des palplanches qui eſt le plus ſouvent de 12 à 15 pouces,
enſuite l’on enfonce une palplanche avec le mouton pour la faire
entrer à force entre les deux rainures, de façon qu’elle écarte tant
ſoit peu le pilot; après cela on plante un autre pilot & une pal-
planche, l’on continuë de la même maniere à battre alternative-
ment un pilot & une palplanche. Si le terrain réſiſte à la pointe des
palplanches, on les arme d’un ſabot de fer, & on les frette ainſi
que les pilots.

Quoique de tout tems on ſe ſoit ſervi de pilots pour affermir un
mauvais terrain, il ſe rencontre neanmoins bien des occaſions où
il ſeroit dangereux de les employer; par exemple, s’il étoit queſtion
d’un endroit aquatique où il y eut un grand nombre de ſources, il
ne faut pas croire que les pilots ſoient fort utiles pour y établir des
fondemens, mais au contraire, puiſqu’on a remarqué qu’en les en-
fonçant on éventoit les ſources, qui fourniſſoient de l’eau avec
tant d’abondance, que le terrain devenoit incomparablement plus
mauvais qu’il n’étoit auparavant: & ce qu’on trouvera aſſés extraor-
dinaire, c’eſt qu’ayant enfoncé des pilots à refus de mouton avec
autant de difficulté que ſi ç’avoit été dans un bon fonds, on étoit
étonné de voir que ces mêmes pilots étoient ſortis de terre le len-
demain, ou quelques heures après, parce que l’eau des ſources les
avoient repouſſés en faiſant effort pour ſortir, deſorte qu’il falut re-
noncer à s’en ſervir davantage, & avoir recours à quelqu’autres
moyens beaucoup plus difficiles à executer, que ceux dont on au-
roit pû ſe ſervir d’abord, ſi au lieu de faire naître des difficultés,
on avoit cherché à les prévenir; ce qui fait voir la neceſſité de rai-
ſonner meurement ſur la nature du travail que l’on a à faire, avant
de mettre la main à l’œuvre.

L’inconvenient que nous venons de remarquer arrive le plus
ſouvent dans les lieux où l’on rencontre du Sable boüillant qui eſt
une eſpece de terrain, qu’il importe fort de bien connoître: car
comme l’eau qui boüillonne en ſortant de terre quand on paſſe
deſſus ne vient que de l’abondance des ſources qui s’y trouvent,
il faut bien prendre garde de ne pas l’éventer en voulant s’y apro-
fondir; puiſque, plus on voudra s’obſtiner à y creuſer des fonde-
mens, moins l’on ſera en état de les executer: le meilleur parti eſt LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. de ne s’y enfoncer que le moins qu’on pourra, & enſuite fonder
hardiment & ſans autre ſujetion que celle que nous allons décrire.

Ayant tracé les allignemens & fait les amas de matériaux neceſ-
ſaires, on ne découvrira le terrain qu’à meſure qu’on fera la maçon-
nerie; c’eſt-à-dire que ſi on peut faire par jour 6 toiſes courantes
de fondemens, on n’en découvrira pas davantage; enſuite l’on aſ-
ſeoira avec le plus de diligence qu’il ſera poſſible une premiere aſſiſe
de gros libages plats, & ſur celle-ci une autre bien arrangée à joints
recouverts en bain de bon mortier compoſé de terraſſe ou bien de
cendrée de Tournay, ſur cette ſeconde une toiſiéme, ainſi de ſuite
avec toute la promptitude poſſible, pour ne pas donner le tems
aux ſources d’innonder le travail, comme cela eſt aſſés ordinaire. Il
arrive quelquefois que l’on voit flotter les premieres aſſiſes, & que
la Maçonnerie ſemble ne pouvoir prendre conſiſtance; mais il ne
faut pas s’en allarmer, aller ſon train, & continuer toûjours s’il eſt
poſſible ſans interruption, & quelque tems après la Maçonnerie
s’affermira comme ſi elle étoit établie ſur le roc: c’eſt pourquoi l’on
peut élever le reſte ſans aprehender que l’ouvrage manque par le
pied, ni que les fondemens s’enfoncent guéres plus, après avoir
reçûs toute leur charge, qu’ils l’étoient au commencement; il faut
ſeulement prendre garde ſur toute choſe de ne pas creuſer autour,
crainte d’y attirer l’eau de quelque ſource qui pourroit dégravoïer
la Maçonnerie, & cauſer de grands dommages: enfin, je dirai pour
juſtifier cette maniere de fonder, qu’on ne s’y prend pas autrement
à Douay, Lille, & Bethune, quand il eſt queſtion de revêtir quel-
que ouvrage de Fortification dans un terrain comme celui-ci qui y
eſt aſſés ordinaire.

85.85.1.

Fondation
ſur le ſable
boüillant.

A Arras & à Bethune il y a encore un terrain tourbeux qu’il
eſt neceſſaire de connoître pour pouvoir y fonder hardiment: ayant
cela de particulier, que dès qu’on veut creuſer un peu avant, il
en ſort une quantité d’eau prodigieuſe. Après avoir tenté toutes
ſortes de voyes, on a trouvé que le plus court & le plus ſûr parti
étoit d’y fonder hardiment avec de bons matériaux, ne s’enfonçant
que le moins qu’il eſt poſſible ſans employer ni grillage, ni pilots,
& l’ouvrage ſe maintient ferme & ſolide ſans courir aucun riſque.

Quand on rencontre de ſemblables terrains que l’on ne connoît
point parfaitement, il eſt bon de ne le ſonder qu’à une certaine diſ-
tance de l’endroit où on le veut travailler, parce que ſi l’on venoit
à creuſer trop avant, & qu’il en ſortit une grande quantité d’eau, on
n’en ſera pas incommodé. C’eſtici où je crois qu’on pourroit ſe ſer-
vir mieux que par-tout ailleurs de la Maçonnerie de pierrées dont LA SCIENCE DES INGENIEURS, j’ai parlé ci-devant; car comme elle eſt d’une prompte execution,
& que toutes les parties ſe lient bien, on pourra en y mêlant de
la terraſſe de Hollande & de la Cendrée de Tournay, faire un maſ-
ſif excellent, auquel donnant ſeulement deux pieds ou deux pieds
& demi d’épaiſſeur, on formera une eſpece de banc ſur lequel on
pourra élever la Maçonnerie plus ſeurement que ſi l’on faiſoit un
grillage, & même que ſi l’on avoit rencontré un ſable ou un gravier
bien ferme; mais quand on prend ce parti il faut donner beaucoup
d’empattement à la Fondation, afin qu’embraſſant une plus grande
étenduë elle ſoit établie plus ſolidement.

Il y a encore une autre maniere de fonder par coffres, qui eſt
bien differente de celle dont j’ai parlé juſqu’ici; on s’en ſert dans les
lieux où les terres n’ont point de cervelles & où l’on a à ſe garentir des
ſources & des éboulemens, on commence par creuſer à une pro-
fondeur convenable, un eſpace de quatre à cinq pieds de lon-
gueur & dont la largeur eſt reglée ſur l’épaiſſeur que doivent avoir
les Fondemens: on ſe ſert de madriers d’environ deux pouces d’é-
paiſſeur que l’on aplique de long des bords de la tranchée pour en
ſoûtenir les terres, les maintenant avec des étraiſillons qui traver-
ſent la fondation d’eſpace en eſpace, & dont les bouts ſont apuyés
& chaſſés à force contre les madriers opoſés; aprèsavoir coffré ainſi
juſqu’à la profondeur où l’on peut atteindre ſans être inondé, on
remplit ce coffre d’une bonne Maçonnerie, quand les madriers ſe
trouvent apuyés par la Maçonnerie, on ôte les étreſillons à meſure. Quand ce coffre eſt bien rempli, on en creuſe à côté un autre ſem-
blable, dont la longueur auſſi-bien que celle du premier dépend
de la facilité que l’on a d’embraſſer un eſpace plus ou moins grand
ſans être incommodé des ſources: cependant, malgré les précau-
tions que l’on peut prendre, il arrive ſouvent que l’eau pouſſe tout
d’un coup ſans qu’on puiſſe l’empêcher; mais il eſt facile de la ſur-
monter, car comme le terrain n’eſt guére découvert, un peu de
célérité vous met bien-tôt hors d’embaras, au lieu que ſi l’on s’y
prenoit autrement, on ſe trouveroit innondé de toute part d’un
nombre de ſources qui ſe déclareroient en même tems, qu’on ne
pourroit éteindre ſans des difficultés preſque inſurmontables.

Ayant fait trois ou quatre coffres de ſuite, & la Maçonne-
rie des premiers étant bien affermie, on fait enſorte d’en retirer
les madriers pour s’en ſervir ailleurs, & ſi on ne peut avoir ceux
qui ſont au fonds, ſans courir riſque de donner une iſſuë à une
ſource qu’on auroit ſurmontée, on prend le parti de les abandon-
ner.

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